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Avr 14

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Avril 2016 – Vivre dans une société multi-religieuse

Compte rendu de la rencontre-débat du 13 avril 2016

-Intervenant : Mgr Albert ROUET, archevêque émérite, théologien, philosophe, écrivain.

-70 participants

Introduction

Rappel des fondements de l’ARES (développés sur notre site), à travers les trois grandes lignes qui nous sont chères,

  • se rassembler,
  • s’assoir
  • se parler librement de personne à personne.

L’ARES a la chance d’accueillir des animateurs (animer : « donner une âme ») qui aident, stimulent, parfois excitent la réflexion et le sens moral de chacun.

Par deux fois déjà (Famille/transmission & Quelle est ma Loi) Mgr ROUET nous a ainsi aidés à nous forger une opinion, réviser nos convictions parfois construites, par paresse intellectuelle, sur des a priori et des rumeurs, des slogans, du prêt-à-penser, véhiculés par les médias. Il en sera certainement de même ce soir sur un sujet d’actualité et même passionnel

« Vivre dans une société multi-religieuse. Ce sujet, choisi en Juillet 2015, n’est plus ressenti de la même façon à ce jour. D’où notre attente qui est grande !


 

Mgr Albert ROUET prend la parole salue ce lieu de parole institué par l’ARES car « rares sont les endroits où la parole est libre et n’exige aucune notion de valeur. »

Il propose de faire une présentation du thème de ce soir en quatre parties, puis de répondre aux questions.

1 – Le christianisme :

Le christianisme connaît bien le fonctionnement multi-religieux puisque qu’il a été, au cours des 5 premiers siècles, une religion parmi d’autres.

De 396 à 1905, l’Eglise a bénéficié d’un soutien constant de l’Etat jusqu’au 9 décembre 1905 où la séparation de l’Eglise et de l’Etat a révolutionné l’organisation et le fonctionnement de l’Eglise. L’Eglise, en devenant indépendante, a perdu les subventions de tous ses cultes et, de fait, c’est le conseil d’Etat qui est devenu l’autorité juridique en cas de querelles avec l’Eglise. Et, contre toute attente, l’Eglise a résisté à la suppression du financement des cultes.

Dans des articles organiques, lors du concordat de 1801, Napoléon Bonaparte a reconnu quatre cultes, que la loi de séparation de 1905 n’a pas abrogés :

  • la religion catholique
  • la religion juive
  • la religion luthérienne
  • la religion calviniste.

Ce qui a permis à l’Eglise et à l’Etat de vivre en bonne entente, c’est qu’ils étaient d’accord sur la notion de « Sacré » : la Patrie est sacrée, les Colonies sont sacrées, le service militaire est sacré… Tout le monde est en recherche de Sacré ; les évêques ainsi que les rois se font sacrer…

Or, aujourd’hui, le « sacré » est mis à mal, les valeurs sacrées ont migré ailleurs que dans la religion, la Bourse est sacrée, le PMU est sacré…, au détriment du vivre ensemble. Chacun construit sa morale.

 

2 – Après la séparation de l’Eglise et de l’Etat

Après la guerre de 14-18 on a assisté à un engouement pour les religions orientales. Après celle de 39-45, un engouement pour l’Islam, renforcé par l’immigration ouvrière suivi de la venue des Harkis, et de l’immigration économique.

Les français ont été chassés d’Algérie et ont du absorber un flux migratoire musulman sans patrimoine immobilier. Cela n’a pas facilité l’accueil et la compréhension.

Les djihadistes de France pratiquent très peu l’Islam et qu’ils sont plus liés au grand banditisme qu’à la religion. N’oublions pas que dans un passé pas si ancien les catholiques aussi ont pratiqué une récupération de la religion à des fins politiques et pratiqué la terreur (Saint-Barthélemy, 5000 morts).

 

3 – Changer sa vision des choses

Le problème qui se pose doit être abordé avec intelligence, c’est une question d’image, de représentation.
En effet, entre 1905 et 1939, l’Église a déjà subi une crise intellectuelle importante. Car, à l’époque, il était devenu difficile de concilier le contenu de la Bible avec ce que la science découvrait.

Par exemple, comment concilier le façonnage d’Adam avec la découverte des témoignages de la préhistoire ? Comment faire le lien ? L’œuvre de Teilhard de Chardin, entre autres, a guidé les catholiques dans ce travail d’intelligence très long et jamais fini.

L’Islam et l’Hindouisme par exemple devront tôt ou tard effectuer ce travail de recul par rapport à leurs propres textes. Car comment vivre sans intelligence ? Vivre ensemble, c’est partager une même façon de parler, avoir un même niveau d’intelligence. (Intelligere : comprendre)

 La loi de 1905 a imposé la distinction entre la vie de l’Etat et la vie privée (croyance). Cette séparation pose un problème aux religions qui ne font pas de distinction entre religion et politique. L’Etat ne s’occupant pas de la religion (puisqu’elle concerne la sphère privée), n’a pas de pouvoir sur les excès des religions. C’est la porte ouverte à la récupération et à l’interprétation : par exemple l’aspect religieux des attentats est passé sous silence.

 4 – Vivre

Vivre en société n’est pas possible sans justice, mais peut-on considérer que tous les citoyens sont traités avec justice ?

Car sans justice, pas d’estime. Pour vivre en société, il est nécessaire d’avoir quelque chose en commun ; que partage-t-on ensemble ? Le mépris éloigne de la connaissance et de la recherche de ce que nous avons en commun.

Une question à se poser: Qu’est-ce que la République, qu’est-ce que la démocratie ? »


 

QUESTIONS/RÉPONSES AVEC L’ASSISTANCE.

Interventions des participants :

– La tolérance nous permet de vivre ensemble.

– Mais il ne faut pas confondre tolérance et condescendance.

– Comment tolérer une religion qui punit physiquement ?

– Comment tolérer l’intolérable ?

– L’intolérable n’est-il pas de ne pas pouvoir tolérer une religion ? C’est comparable à ne pas pouvoir supporter une société pour les uns et les autres.

– Ce comportement d’intolérance ambiante est la conséquence de la méconnaissance des autres religions, et d’une incapacité à « accueillir ».

– Depuis 1905, l’évolution de la laïcité dans sa grande liberté semble avoir oublié son rôle d’éducation, même si pour cela, elle aurait dû intervenir dans la sphère privée, car pour accepter diverses religions, il faut les connaître. Les failles de la laïcité révèleraient les failles de la société ? Les dérives s’engouffrent dans ces failles.

– Les attaques terroristes déclenchent au sein de la communauté musulmane une modification des comportements, des changements vestimentaires… Ces événements ravivent sans doute la rancune envers la France et les Colonies.

– Nous parlons d’une société multi-religieuse, mais avons-nous encore un sens religieux, avons-nous encore le sens du « sacré » ?

Mgr Albert ROUET :

« Historiquement, les responsables de l’Eglise et de l’Etat avaient mis en place un système qui leur permettait de vivre en symbiose. Les rois protégeaient la religion en temps de guerre tout en l’utilisant en temps de paix. (C’était l’Eglise qui nourrissait les seigneurs). Ce système n’existe plus : le « sacré » a migré, l’Eglise n’est plus sacrée.

Il importe de distinguer :

– La foi : croyance profonde qui doit être justifiée, organisée en dogmes, basée sur la morale. La foi, c’est se regarder comme des frères mais le système reste critiquable par les croyants.

– La religion : qui, mal utilisée, peut être le pire ennemi de la foi. La religion musulmane comporte beaucoup de rites et est peu basée sur la confiance.

La laïcité est à la fois solide et fragile :

– Elle n’est pas fragile car la loi de la République sert de cadre juridique bienveillant et adulte.

Elle nous a permis de vivre ensemble sans s’étriper.

– Elle est fragile car l’éducation n’insiste pas assez sur la notion de tolérance envers le voisin. Beaucoup en attendent ce pour quoi elle n’est pas faite »

Un participant :

« Deux départements français non concernés par la loi de 1905 (Alsace et Moselle) où vivent depuis très longtemps en parfaite cohabitation trois religions catholique, protestante et judaïque selon un statut spécifique. Elles luttent pour préserver ce fonctionnement »

Mgr Albert ROUET y ajoute les départements de la Guyane, de Saint Pierre et Miquelon et des territoires du Pacifique.
L’islam ne bénéficie pas des « lois organiques » puisqu’elles sont antérieures à son implantation en France

Mgr Albert ROUET :

« Jean Pierre Chevènement puis Nicolas Sarkozy ont créé le conseil français du culte musulman (CFCM), association régie par la loi de 1901 sous l’égide du ministère de l’Intérieur et qui a vocation à représenter les musulmans de France. Les grands électeurs de ce CFCM sont désignés par les mosquées, proportionnellement à la surface de chaque mosquée. »

Un participant :

« De nouvelles religions (bouddhisme, témoins de Jéhovah…) sont représentées dans des lieux publics comme les prisons. Cela a des conséquences financières et éthiques au détriment des quatre cultes jusque-là reconnus par la République. N’est-ce pas la constatation de la faiblesse de notre société multi culturelle car les valeurs de la République ne dominent pas les valeurs religieuses ?»

Mgr Albert ROUET :

« Le sens des mots est important. Pour les catholiques, le « Sacré » est la vie, il procède de la parole, n’a pas de règlement, il est spiritualité mais le spirituel n’est pas le rituel. Pour d’autres, le « Sacré » n’est pas la vie mais ce qui va permettre de vivre, jusqu’à être prêt à tuer. Les djihadistes exécutent des actes sacrés non religieux et condamnés par les religieux.

Il faut distinguer foi et religion. Quand la foi s’organise en religion elle devient système. La foi c’est une liberté qui fait confiance à une autre liberté.

Le sens commun est de ne pas toucher au « Sacré » (ex : source dans le désert est sacrée car sans elle la vie n’est pas possible pour soi et pour les autres) Ce n’est pas par conviction religieuse, cette sacralisation est la condition qui garantit les conditions de vie, elle est ressentie comme vitale.

Pour répondre à l’ignorance, il faut employer l’intelligence. Et le respect (étymologiquement : regarder 2 fois) en tant que capacité révision de son regard sur l’autre et de son jugement a priori.

Les prérogatives de l’intelligence de la foi chrétienne ne portent pas sur le fait que Jésus ait existé ou pas mais sur le fait de pouvoir Lui faire confiance.

1986, à Assise : Lors de la rencontre de 1986, dans son discours d’accueil, Jean-Paul II en délimite soigneusement les objectifs. Pour les différentes religions du monde, il s’agit de viser à satisfaire les aspirations des hommes à la paix, tout en évitant toute idée de syncrétisme. Jean Paul ll invite les 200 représentants des religions du monde à prier non « ensemble », mais « côte à côte.

Partant d’une pensée du stoïcisme, « Dieu est dans la Nature – la Nature est Dieu », ils ont rédigé un texte commun. La religion juive étant la plus ancienne, il lui incomba de le préparer et de le présenter.

Le stoïcisme était un courant philosophique du 1er siècle avant Jésus Christ au 2ème siècle après Jésus Christ, et e fait qu’une philosophie païenne donne la règle de conduite à 3 religions peut paraître bizarre car elle utilisait la loi naturelle et donc avait pour conséquence automatique le devoir d’obéissance au Prince. »

Conclusion

Mgr Albert ROUET :

« Le principal point commun fondamental des différentes religions, ne porte pas sur des questions étymologiques mais sur les problèmes de l’homme qui ne sait plus qui il est. Les religions doivent s’entendre pour donner à l’homme sa qualité de vie.

La définition étymologique de religion est : relire (on peut relier mais n’être pas obligatoirement relié), relire l’Origine (mythe fondateur). Construire une mémoire commune. Or, quelle mémoire commune avons-nous avec des gens qui arrivent en France avec des valeurs différentes (droit de vote, égalité homme-femme…) ? La république, en tant que « chose publique » peine alors à être « chose commune »

La République peut être manipulée mais elle est basée sur un système démocratique défini comme étant le gouvernement d’un territoire par le peuple.

La démocratie (demos le peuple), bien que construite à Athènes sur l’esclavage, incite l’homme à toujours créer, vouloir, être responsable de son histoire. Quelle mémoire sommes-nous en train de construire, comment nous aidons-nous les uns les autres à être responsable de notre histoire ?»

« La question qui nous occupe ce soir est dans le titre de la soirée : c’est VIVRE.

Il n’y a aucune urgence aux discussions théologiques, le problème n’est pas Dieu mais l’Homme quand 200 millions d’humains ont faim, que plus nombreux encore sont ceux n’ont pas accès à l’eau potable, que les guerres continuent à tuer des gens par milliers …

C’est sur cela qu’il faut réfléchir et échanger.  Que vaudraient les religions, qu’auraient-elles à nous dire, si elles ne répondaient pas à ça »


 

Nos plus vifs remerciements à Mgr Albert ROUET pour son enseignement et sa disponibilité.

 

Prochaine réunion :

19/05 à 20 heures : « La joie de vieillir » animée par Dr Geneviève DEMOURES – médecin gériatre.

Lien Permanent pour cet article : http://ares-perigord.fr/avril-2016-vivre-dans-une-societe-multi-religieuse/

1 Commentaire

  1. Daniel

    « Vivre en société n’est pas possible sans justice, mais peut-on considérer que tous les citoyens sont traités avec justice ? »

    Cette réflexion me semble soulever un point très important qui explique certains débordements

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