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Jan 15

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Janvier 2015 – L’affaire Kerviel, ce qu’elle dit de nous et de la société

AFFAIRE KERVIEL : CE QU’ELLE DIT DE NOUS  ET DE LA SOCIETE

Le 15 Janvier 2015 Salle Saint Laurent (42 participants)

Présentation

Le 18 Janvier 2008 éclate « l’affaire Kerviel » opposant ce trader à la Société Générale son employeur. Dans le cadre de ses réflexions sur « l’argent et nous », l’Ares a organisé une rencontre-débat autour de ce scandale. Les faits sont une occasion d’examiner le fonctionnement des banques et leur emprise sur l’ensemble de la société. Fidèle à sa vocation les participants sont conviés à partager leurs réflexions sur ces thèmes, et aussi s’interroger sur les conséquences éthiques personnelles et sociales. Cette réunion a été précédée par la réunion du 25 Septembre 2014 (groupe de parole « L’argent et moi ») et préparée par Christine, P.Thomas, Lionel, Jean Pierre et Henri.

« L’affaire Kerviel » s’est soldée par la condamnation de Jérome Kerviel, trader salarié de la Société Générale. Il est accusé d’avoir dissimulé des opérations très risquées (il avait engagé         50 milliards d’Euros) que la banque a du liquider en urgence, avec pour résultat une perte de plus de 6 milliards d’Euros.

Quelles pouvaient être les motivations du trader ? Les faits reprochés soulèvent de nombreuses questions : comment peut-on dissimuler des opérations d’une telle ampleur ? pourquoi les supérieurs n’ont ils pas été condamnés comme coresponsables ? pourquoi n’ont-ils pas démissionné ?

La motivation de Kerviel est une énigme : l’appât du gain sous forme de bonus, supérieurs à son salaire, a été reconnu comme principal motif de la fraude. Mais, en complément, plusieurs hypothèses sont avancées : addiction comparable à l’addiction aux jeux ? volonté de puissance ? désir exacerbé de compétitivité ? avidité d’argent, de luxe ? suivait il les injonctions non dites, mais bien réelles, de la banque ? quelle est la part de narcissisme, de la volonté de paraitre dans son fonctionnement ?

Ces motivations ne sont elles pas les nôtres, parfois ?

En acceptant cette fonction, Kerviel devait suivre les règles (dites et non dites ?) inhérentes à sa fonction : la liberté s’accompagne obligatoirement de la responsabilité.

La médiatisation très importante de l’affaire est également soulignée ; Kerviel peut être considéré comme un bouc émissaire d’un système où il serait permis de tricher (si cela rapporte) mais où il est surtout interdit de se faire prendre.

Ces questions amènent la réflexion vers le fonctionnement actuel des banques

Un système bancaire scandaleux ? Plusieurs facteurs ont rapidement transformé le fonctionnement et les objectifs des banques : l’informatique avec la diffusion instantanée des « ordres », la mondialisation et la financiarisation de l’économie, tous ces changements étant intimement liés.

L’économie s’est financiarisée ; elle est sans visage : la priorité des banques n’est plus le financement des activités de production ou de commerce mais de dégager des bénéfices en jonglant sur le cours des valeurs boursières ou de leurs dérivés. L’argent ne facilite plus les échanges, il n’est plus au service de l’homme et des relations interhumaines. Il ne prépare pas non plus l’avenir par des investissements dans l’outil économique. L’argent de l’épargne des ménages et des comptes courants doit il être « joué » ainsi dans des spéculations risquées ?

Comment est il possible qu’un seul employé ait pu engager 50 milliards, soit beaucoup plus que les fonds propres de la banque ? Cela éclaire d’une lumière inquiétante les différents krachs, de plus en plus fréquents, (bulle informatique, subprimes, 2011…) où l’argent du travail et de l’épargne se voit brutalement dévalorisé. Ces crises ont toujours existé, mais la vitesse et la diffusion de l’informatique les rendent plus fréquents, accélèrent et exagèrent les conséquences. Cet « argent informatique », virtuel, mais garanti par l’argent des particuliers, tourne en boucle, les résultats de la spéculation alimentant de nouvelles spéculations.

Les intérêts du marché comme règle absolue sont ils une idole absolue ?

Certaines manipulations apparaissent comme spécialement scandaleuses à des participants. Elles concernent les spéculations sur les denrées alimentaires qui peuvent être responsables de la ruine de milliers de paysans ou la famine de toute une population.

Une autre source de scandale signalée, facilitée par l’informatique, est l’ampleur des escroqueries, type Madoff appelées « la pyramide de Ponzi » (autrefois « cavalerie ») qui du stade artisanal de proximité sont passées à un stade mondial.

L’opacité des circuits et des techniques entraine une grande méfiance des populations ; la confiance partagée est pourtant la base indispensable des échanges, entre autres économiques. Les citoyens se sentant dépossédés, de leur argent mais aussi de leurs possibilités d’initiatives, par un système bancaire dont ils se méfient, deviennent sceptiques et sont tentés par la magie des théories du complot ou du repli sur soi (communautarisme…)

Fourmis, mais aussi cigales sont également touchées : les banques ont inventé les crédits-revolving en créant des succursales proposant des crédits à la consommation à des taux pouvant atteindre le taux de l’usure (20,25% en 2015 !!!) ruinant les imprudents. Ces crédits permanents sont promus et profitent des appétits de consommation (indispensable ? utile ?) eux-mêmes excités par la publicité.

Les banques sont donc actrices et symptômes de la société, de ses règles et dérives.

La banque dans la société : cause ou conséquence ? Les banques ont une grande influence sur la société, mais ne vivent ainsi que parce qu’elles se conforment aux valeurs et mœurs ambiantes.

La mondialisation, avec son interdépendance (économique, financière, écologique, culturelle, sécuritaire…) a démultiplié les conséquences. Une culture globalisée (libérale/libertaire) a fait éclater les solidarités de proximité et dissolu les cultures traditionnelles. Elle a répandu des valeurs nouvelles, qui lui permettent une plus grande rentabilité, dans une grande partie de la population mondiale. La banque est au cœur de ce système.

L’illusion économique est une de ces caractéristiques. De puissants moyens d’information (écrans, publicité…) ont imposé l’équation argent égal bonheur. L’humain est réduit à sa dimension économique (producteur – consommateur). Disparaissent le souci des générations futures, la culture… On a pu dire que les personnes non utiles économiquement sont traitées alors comme « déchets ». La banque est au cœur du système dans sa capacité de stimuler la consommation par ses crédits alléchants et sa capacité à orienter la production.

La personne humaine dans ses dimensions physiques, intellectuelles, culturelles et spirituelles n’est elle pas à respecter prioritairement, avant les préoccupations économiques ou financières ?

A coté de l’illusion économique, le système profite et stimule aussi l’égoïsme ; le consommateur jamais rassasié, l’envie de toujours plus et les phénomènes de mimétisme (avoir les désirs du voisin) ne font ils pas perdre parfois le bon sens et créent des désirs artificiels et démesurés ? Quand les « héros » de l’économie montrés en exemple encaissent des salaires indécents (207 années-salaire de l’employé moyen) comment se refuser le dernier objet ou service promotionné en empruntant à la banque bien sûr ?

Les médias, surtout à travers les écrans, et spécialement internet, permettent de dénoncer des scandales véritables mais aussi de délivrer des informations invérifiables, malveillantes ou intéressées. Ne divulguent ils pas, consciemment ou non, des manipulations, de fausses informations économiques ? quand peut on parler de complicité avec des initiés ?

Pour certains une conséquence particulièrement néfaste d’une économie financiarisée et de l’emprise des médias est la perte de confiance. Perte de confiance dans les informations, dans les partenaires sociaux, les banques, la monnaie…

L’espoir de « gagner sa vie » sans travailler est il plus fréquent ? Le travail productif ne doit il pas être revalorisé ?

Il est fait remarquer que la finance, telle qu’elle est, est au dessus du législateur. Elle peut ignorer, influencer ou contourner facilement la Loi et le politique, avec pour exemple l’argent sale insaisissable ou le chantage économique, en particulier au chômage et à la délocalisation. La puissance de la finance est souvent supérieure au pouvoir politique !

Quel questionnement éthique cette affaire soulève ? Un consensus se dégage pour affirmer que l’argent, indispensable, doit rester à sa juste place. Ce n’est ni une idole, ni la seule mesure, il ne peut être au dessus de l’humain. Sa fonction est de développer les relations, c’est-à-dire contribuer à l’humanisation. Il est indispensable pour produire, échanger les marchandises et financer les fonctions régaliennes. Il ne peut être la seule mesure de toutes choses.

On peut distinguer une éthique sociale, c’est-à-dire des principes, des réflexions, des actions concernant des groupes, instances sociales, institutions. La majorité des participants estime qu’il est du droit, mais aussi du devoir, des citoyens de regarder le fonctionnement de l’économie en général, des banques en particulier, et des institutions. Mais quel est le pouvoir du citoyen, seul ? Il est cité des exemples d’interventions personnelles pour alerter ou dénoncer publiquement des pratiques. Les « fonds éthiques » existent déjà.

Une éthique sociale, concernant l’argent en particulier, ne peut s’envisager que si un socle et une hiérarchie de valeurs sont partagés par la communauté. Il est proposé les notions de « bien commun », « mesure », « liberté et responsabilité », « souci des générations futures »… La priorité de la compétitivité, l’idolâtrie de l’argent, la tyrannie du paraitre, l’égoïsme exacerbé, doivent être démasqués.

L’argent doit laisser à chacun sa liberté d’initiative mais en gardant le souci du bien commun. La législation et les pratiques bancaires doivent tenir compte de ces deux nécessités.

L’information civique, à tout âge, doit faire une place à « la morale » et à un questionnement éthique : proposer une hiérarchie des valeurs, éclairer les consciences, apprendre le discernement. Quelles sont mes priorités ? quelles seraient les conséquences si tout le monde faisait comme moi ? dans telle situation particulière quelle doit être mon attitude ?… etc

Le contrôle autoritaire des médias est impossible depuis internet (dans une société démocratique), mais n’est il pas possible que les médias assument leur responsabilité et répondent, à postériori, de leurs productions ?

Comment diffuser des informations positives, éviter le recours systématique à l’effrayant, au scandaleux ? Comment laisser une belle place au juste, au beau et au bien, au raisonnable ?

L’éthique personnelle, c’est-à-dire « la recherche éclairée, à l’aide de la raison… de tout ce qui est humanisant » (J.M.Bouygues)

Dégageons nous une claire hiérarchie personnelle des valeurs, en conscience ? n’avons-nous pas une attitude moutonnière ? ne nous laissons nous pas, complaisamment, manipuler par la mode, les médias (qui nous donnent ce que l’on désire… sans toujours se l’avouer !) ? quelle place accordons nous au paraitre ? à la solidarité ? conformons nous notre comportement à nos valeurs ?

Acceptons-nous les autres dans leur humanité, sans les « étalonnés » selon leur productivité, leur apparence ?

Avons-nous bien conscience de l’importance de l’exemple que l’on donne aux enfants de notre entourage par nos attitudes et actions ? Assumons-nous, dans nos limites, notre fonction éducative ? Pensons-nous suffisamment à l’éducation éthique de nos enfants ? à leur dire les priorités, en conscience, de la personne ? à leur éducation à internet, source privilégiée de leurs informations ?

Nous avons la liberté d’utiliser notre argent (quand nous en avons) librement, pour consommer ou investir. Quelle est la place de nos préoccupations économiques, écologiques, sociales dans nos choix de consommateurs ? nous avons la liberté mais il faut assumer la responsabilité !

Nous consommons et transmettons des informations : est-on suffisamment critique et lucide pour ne garder que ce qui est vraisemblable et juste ? transmettre (oralement et surtout par mails) ce qui est vérifié ? Avons-nous suffisamment espoir et espérance pour ne pas céder aux paniques, toujours mauvaises conseillères, et fragilisantes ?

Il est noté que, en dehors des préoccupations et des règles financières, existe une activité et des échanges très importants en quantité et utilité qui fonctionne bien : le bénévolat qui tisse une large part du tissu social.

Un correspondant a signalé l’importance des « lanceurs d’alerte » avec un exemple dans le milieu bancaire. Cette fonction très importante pour le fonctionnement de la société, suppose des « hypercitoyens » dotés de qualités : idéal de vérité, courage et sens du devoir. Elle suppose d’être capable de vérité sur soi même et des qualités de discernement. Ils peuvent être exemplaires…

Pistes prioritaires de réflexion et d’action en conclusion :

Il faut toujours remettre la réflexion éthique sur le métier ! Dans le cas particuliers de ce soir les conditions objectives de la banque, du travail dans les banques et de l’environnement changent considérablement. Le questionnement éthique change. De plus étant très imparfaits, nous devons périodiquement examiner, en conscience, nos comportements pour discerner s’ils sont en conformité avec notre éthique.

Un consensus s’est dégagé sur la nécessité préalable de hiérarchiser les valeurs.

Des pistes de réflexion et transformation sont proposées :

L’éducation, en particulier des enfants, est un investissement d’avenir garanti et à haut rendement !

La liberté doit obligatoirement être couplée à la responsabilité : elle permet la dignité de chacun et la liberté d’initiative

Le bien commun (y compris les générations futures) doit être une préoccupation constante.

L’argent ne peut être la mesure de toute chose.

La personne humaine, son respect, sa dignité doit être la priorité absolue.

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