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Oct 26

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Octobre 2011 – Famille: transmission , éducation

ARES

Famille : transmission, éducation, où est l’essentiel ?

44 participants

L’ARES accueille ce soir Monseigneur ROUET, Archevêque émérite de Poitiers pour discuter sur le thème : « Famille : transmission, éducation, où est l’essentiel ? »

Cette réunion intervient dans le thème de la Famille, à la suite de la réunion sur la sexualité des jeunes et le rôle d’accompagnant des adultes, lors de laquelle on avait dégagé la notion du respect des frontières entre les enfants et les parents, entre autres. Dans ce respect installé il est important de parler de la transmission.

Monseigneur ROUET propose une mini-conférence sur ce thème à laquelle chacun pourra réagir.

Préambule : la Famille et la Transmission sont deux sujets éminemment affectifs qui, par conséquent, déclenchent les passions. Les gens raisonnent donc par slogan, évitant de penser. Il faut donc dépasser les apparences les plus immédiates pour deviner où est le cœur du sujet.

  1. Quelques notions sur la Famille

Le mot « famille » tel que nous l’entendons (grand-parents/parents/enfants) date de 1485.

Le mot « famille » vient du latin, famulus (celui qui sert) le familier. La familia romaine était sous l’autorité d’un patron pater familias et comptait sa femme, ses concubines, les enfants légitimes et les autres, les esclaves, les intendants du domaine : l’ensemble de ceux qui vivaient sous le même toit. C’est un ensemble économique autant que lié par le sang. Sous Charlemagne, le même mot « familia » désigne un ménage de serfs avec le concept de serviteurs. C’est resté en français dans le terme « les familiers » qui désigne les personnes qui servent sans lien de sang entre eux. Ce mot a dû s’opposer au cours des siècles contre trois autres mots :

– la parenté (lien horizontal) : ceux qui vivent en même temps sous le même toit avec un lien de sang (grands-parents, oncles tantes, parents, enfants, cousins. Cette « famille » n’a jamais eu de consistance réelle, c’est plutôt la parenté ou parentèle.

– la lignée (lien vertical) : l’ascendance et la descendance

– la maison : les personnes sous la dépendance d’un seigneur, c’est le vocabulaire de la vassalité.

Ce n’est que très lentement que le mot « famille », au fur et à mesure de l’évolution des mœurs a pris le sens du mot « famille » actuel. C’est vers la fin de la Renaissance, quand on a eu conscience d’être une personne et pas seulement un membre d’un groupe que ce mot a pris son sens actuel. Pour dire qu’on est d’une même lignée et qu’on a des caractères communs.

En 1658 : le terme « famille » passe dans les sciences naturelles (la famille réunit différents genres contenant chacun différentes espèces)

Il faut se rappeler que, contrairement aux slogans en vogue à notre époque, la famille n’est pas la cellule de base de la société, telle une brique utilisée, en l’additionnant à d’autres, pour monter un mur. Historiquement et socialement, on constate en réalité plutôt l’inverse : c’est la société qui suscite, époque après époque, le type de famille qu’elle veut ou qu’elle promeut.

Actuellement nous observons une famille de type nucléaire : père/mère/enfants vivant sous le même toit. La majorité des logements qui se construisent ne permettraient pas de loger une famille de type grands-parents/oncles-tantes/parents/enfants/cousins-cousines, comme une tribu.

On constate cependant dans tous les sondages d’opinion depuis 30 ans, quand on demande aux français, que la première valeur est : la famille.

Partant de ce constat, on peut se poser les questions suivantes :

– pourquoi le taux de divorce ne cesse d’augmenter ? (près de 50% après 5 ans de mariage dans certaines régions)

– pourquoi rêve-t-on d’une famille éternelle alors que cette réalité est si rare et blessée ? Si on réfléchit à cette contradiction, notre société s’est organisée pour vivre de façon individualiste. Les grandes fonctions que la famille assurait sont maintenant déléguées au domaine public :

    • l’éducation (Education Nationale)

    • la retraite (on gardait pour les vieux jours, maintenant c’est un système nationalisé)

    • les soins (il y a avait des rebouteux, maintenant y a la Sécu).

    • Les valeurs traditionnelles qui étaient l’apanage de la famille sont devenus celui de la société. Avant le garçon travaillait avec son père pour apprendre son métier, maintenant il y a des lycées techniques sans lesquels on ne peut pas entrer dans un métier.

On s’aperçoit qu’une grande partie de l’orientation d’une vie ne dépend pas de la décision des gens. En majorité ils prennent le travail qu’ils trouvent et se retrouvent au chômage sans savoir pourquoi. Le seul domaine qui reste à la libre disposition de l’individu est le domaine affectif. De ce fait il devient celui de la vie privée. Personne ne rentre dedans, pas même l’Eglise. Cela explique l’idéalisation d’une famille qui dure toute la vie, mais cela explique aussi la fragilité : une relation affective qui auparavant s’étendait sur une famille élargie avec de nombreux membres, est restreinte aujourd’hui à une famille nucléaire. Quand on fait passer tous les liens affectifs par une famille nucléaire, il y a « engorgement » de l’affection : c’est trop fort et cela ne peut qu’éclater. Une société qui se veut individualiste va promouvoir le type de famille qui lui correspond. On voit que la société façonne pour le meilleur et pour le pire, les visages, comportements et structures familiales de chaque époque.

Si l’on perd l’image du mur monté à coup de briques (comme le veut le slogan) on découvre un système d’éléments qui sont en interaction avec les autres. Une complexité de facteurs qui interviennent les uns sur les autres : l’ensemble des facteurs bouge si l’on en change un seul. Par exemple si l’on ferme une entreprise, cela intervient sur la vie familiale ; si l’on ouvre ou si l’on ferme un collège, cela intervient aussi sur la famille. Il faut savoir ce qu’on attend de cet élément familial.

  1. Quelles sont en 2011 les 4 missions fondamentales de la famille ?

a) Apprendre l’Autre :

La majorité des gens (ici) est parent. Un enfant, puis un deuxième enfant… Pour le premier, lorsque le deuxième arrive, son monde explose. Il faut faire de la place à un intrus. Un certain nombre d’adultes en est resté à ce stade et ne peut pas faire de la place à l’autre. La famille est le premier endroit où on doit apprendre « l’Autre » sous ses deux formes : différence sexuelle (papa et maman, homme et femme) et la différence des âges (parents / enfants). La famille qui ne peut pas apprendre ces deux dimensions de l’autre, est blessée. En ce moment la différence sexuelle est en débat, et la différence d’âge : c’est pas plus facile d’être adolescent aujourd’hui. La reconnaissance de l’Autre est en question. La famille est l’endroit où on découvre la qualité de l’Autre.

b) Apprendre l’Egalité 

La famille est également le premier endroit de la découverte de l’Egalité : donner également à chacun ce qui lui revient et non pas à tout le monde pareil. L’égalité n’est pas l’uniformité : On n’achète pas au grand la même paire de chaussures qu’au petit. Il s’agit d’équité.

c) Apprendre l’ouverture au monde

La famille a pour mission d’enseigner l’ouverture au monde, et une mission de sécurité. Un enfant ne peut découvrir le monde, à travers le travail des autres, le fonctionnement des autres, que s’il se sent en sécurité chez lui. Mais s’il a trop de sécurité chez lui il n’ira pas vers les autres. Il faut déterminer le point d’équilibre entre sécurité et ouverture.

d) Apprendre la Valeur des choses dans la réalité

Les enfants d’aujourd’hui en savent plus que les adultes. Par la libre circulation des informations et Internet qui met beaucoup de contenu à leur portée, il apprennent très vite. Il leur manque cependant quelque chose : l’estimation. Ils reçoivent beaucoup d’informations en ordre éclaté et différencié mais le poids des choses, ils ne le savent pas. Par exemple ils peuvent connaître la valeur de l’euro par rapport au dollar mais gagner un euro ils ne savent pas ce que c’est. La famille est donc le premier endroit où l’on apprend à gérer la réalité.

  1. Les conditions de la Transmission

Il n’y a pas de transmission sans mort. Par exemple : le testament. Tant qu’on n’est pas mort, il ne vaut rien. On ne transmet qu’à condition de disparaître. On ne pas être et avoir été donc on ne peut pas tout transmettre. Même si, étymologiquement, transmettre ne peut se faire qu’entre deux contacts qui doivent être sur la même fréquence, il ne peut y avoir émetteur et récepteur que si l’un des deux se tait. C’est le silence d’un des deux qui permet la transmission.

Il n’y a pas de transmission s’il n’y a pas insertion. La crise actuelle ne parle pas de transmission mais d’insertion. Par exemple : prenons deux enfants de 10 ans en 1945. Pour l’un des deux, son père n’a pas été en Allemagne, il a été avec lui donc la transmission s’est faite. Pour le deuxième son père a été 5 ans en Allemagne : là il y a une crise car il n’y a pas d’insertion. Il y a eu rupture de lien.

Il faut prouver l’utilité de ce qu’on transmet. Par exemple si on fait du catéchisme, et qu’un adolescent de 13 ans demande « à quoi ça sert de croire ? ». La question est là : si on sait pas à quoi ça sert, comment peut-il apprendre ? Il faut apprendre les choses ET la valeur des choses.

Celui qui reçoit doit participer à la transmission qu’il reçoit. Celui qui reçoit n’est pas seulement comme l’oisillon qui reçoit la becquée : si l’on n’éveille pas l’attention, l’intérêt, le questionnement de celui qui doit recevoir, il ne recevra pas. Il faut montrer la valeur de ce qu’on veut transmettre, mais aussi que le récepteur fasse l’expérience dans sa propre vie de la bonté, de l’utilité de ce qu’il reçoit.

On peut légitimement interroger alors le désir du transmetteur : le désir d’emprise, de domination, ou la pure bonté. On estime les valeurs que l’on souhaite transmettre comme justes même sans penser qu’elles correspondent à une réalité pure. On veut transmettre à nos enfants sans qu’ils soient contaminés par des valeurs autres que les nôtres. Transmettre c’est donner des repères. Il est important de donner ce que l’on pense être de bons repères, mais ceux-ci sont relatifs et évoluent avec la société.

Questions/Réponses

Mais puisque la société évolue, « Pourquoi transmettre ? » La raison initiale de transmettre est la continuité : continuer ce qui a été initié depuis la nuit des temps de génération en génération, exactement comme un patrimoine familial. Il y a un devoir de transmission, dans le souci du partage : on ne doit pas garder tout pour soi qu’il s’agisse de culture ou d’objets.

« A-t-on le devoir de transmettre ? »

Avant on apprenait tout par papa/maman, maintenant c’est la société qui apporte toute l’éducation aux enfants. Les parents sont dé-responsabilisés. Cependant, le concept de famille est encore nécessaire. L’Education Nationale a pour mission d’apprendre aux enfants à apprendre, et non pas de leur faire retenir des informations. Alors, les familles ont-elles toujours le devoir de transmettre quelque chose ?

Il ne faut pas confondre deux domaines. Nous avons un devoir public qui est l’instruction, un devoir qu’ont les familles de faire d’un nourrisson un adulte. C’est dans la constitution. Il y a un ministère de l’Education Nationale qui impose à chaque citoyen d’aller à l’école jusqu’à 16 ans. L’instruction fait partie du bagage minimum de tout citoyen sur le territoire. De l’autre côté, il y a l’éducation qui, elle, est du devoir des parents : apprendre à lire, se laver… ce n’est cependant pas de la transmission au sens propre. Ce qu’on transmet ce n’est pas seulement du domaine du contenu mais aussi de la relation au contenu. Le vrai problème de la transmission est sur la signification du contenu. Par exemple : pourquoi accorde-t-on de la valeur à la politesse ? Si on n’a pas permis à un enfant de découvrir qu’être malpoli c’est blesser la nature humaine de l’autre, on l’a éduqué mais on n’a pas transmis.

La transmission complète l’éducation et l’instruction.

« Comment transmettre ? »

S’assurer que le récepteur accepte de recevoir est déjà une mission. Il faut se poser la question de l’efficacité dans ce qu’on veut transmettre. Il y a une relation entre ce que l’on est et ce que l’on veut transmettre. Mais on ne peut pas imposer ce que l’on transmet. Il peut y avoir rupture idéologique entre l’émetteur et le récepteur. Il faut laisser la libre appréciation de la valeur de ce qui est transmis à la personne qui reçoit. Un adulte qui essaie de donner à son enfant des automatismes, pensant qu’il recevra les valeurs qui y sont attachées, ne lui apporte, en réalité, qu’une éducation sans transmission.Il faut observer une cohérence entre ce que le transmetteur veut transmettre et ce qu’il en pense.

De même pour un enseignant qui veut transmettre, il ne suffit pas d’avoir le bon livre ou le bon discours pour que 100% des enfants reçoivent le message.

En découle un point important : le témoignage. On ne transmet pas seulement des choses, mais aussi ce qui donne un sens à la vie qu’on choisit : les raisonnements qui mènent aux choix qu’on peut faire. On peut témoigner du désir qu’on a eu d’éclairer nos raisons d’agir et on peut en rendre compte.

On transmet le goût d’apprendre, le goût de découvrir. Actuellement, combien de jeunes vont reprendre le métier du père ? C’est pourtant un exemple qui a structuré la société pendant des siècles. Mais sans forcément se voir transmettre tout un métier, l’enfant peut apprendre l’honnêteté, le goût du travail… même si il ne l’appliquera pas nécessairement dans le métier même du père. Peut-être faut-il « mourir » au désir d’avoir un enfant qui fasse le même métier que soi pour transmettre le plaisir d’avoir un métier ou d’avoir une relation honnête ou appliquée au travail.

En revanche lorsqu’un enfant entend ses parents se plaindre de leur métier et déprécier leur relation au travail, comment peut-il prendre au goût au travail ? On transmet un attachement à la réalité. En tant qu’adulte nous avons donc un devoir d’espérance, un devoir positif.

Ce qui nous revient c’est le témoignage qu’on peut donner de sa propre existence, et aussi le goût qu’on peut avoir (avec ses propres limites) de bâtir sa propre vie. On sent bien que la transmission se fait mieux avec amour puisque c’est avec amour que l’on peut partager ces valeurs.

Il faut noter que lorsqu’on parle de transmission et de famille, on parle de transmission de parents à enfants. Il faut l’homogénéité entre le père et la mère. Il faut que les deux portent les mêmes valeurs ou alors être capable de justifier pleinement et calmement les différences. C’est l’honnêteté de chacun plutôt que le contenu de la position de chacun des parents qui importe.

« Que transmettre ? »

Il y a une part de la transmission qu’on ne maîtrise pas : l’éducation et les mille et une sources d’information qu’un jeune a à sa disposition. Il faut accepter que nous ne sommes pas maîtres d’une part du cadre de la transmission. Il n’y a pas seulement un émetteur et un récepteur. On peut s’inquiéter de savoir comment construire une colonne vertébrale à sa famille, par une transmission forte, dans un monde multipolaire si éclaté.

Il y a également une part d’intransmissible. S’il faut transmettre les convictions c’est uniquement par l’exemple qu’on représente soi-même.

Par exemple, on ne peut transmettre la Foi (pas d’homme à homme), mais on peut témoigner de la joie de croire. On peut indiquer, évoquer, témoigner… mais c’est l’Autre, seul, qui peut faire son expérience et intégrer ou non ce qu’on souhaitait lui transmettre.

« Où est l’essentiel ? »

Liberté : Nous ne devons pas perdre de vue que nul de peut prendre la place de la Liberté d’autrui. Être libre c’est faire ses choix de façon rationnelle et être capable d’en rendre compte. On peut discuter des raisons, débattre, mais ce dont on parle c’est la Conscience. On peut éveiller une conscience mais on ne peut pas en transmettre le contenu.

Humanité : Nous sommes des humains. Nous ne réagissons pas selon des règles stéréotypées, mathématiques : chacun réagit à sa façon. Si elle n’est pas accompagnée d’un certain bonheur, d’une certaine conviction, la transmission a du mal à se faire. Dans une même fratrie, les enfants ne prennent pas la même partie d’une même éducation et, de plus, un frère et une sœur ne feront pas les mêmes rencontres ni les mêmes expérience, et cela influe sur la façon de recevoir une même éducation.

Motivation : On ne peut pas nourrir une éducation de l’effort si on ne peut pas transmettre la motivation de cette éducation. Eduquer sans donner de motivation, c’est Obliger. L’obligation n’est que le squelette d’un enthousiasme. En tant qu’adultes nous devons transmettre le plaisir

Temps : Il faut prendre le temps de parler au sein de la famille. Dans le monde actuel où tout va très vite, les jeunes sont sans cesse sollicités par l’extérieur et il est difficile de trouver le temps de discuter des sujets de fond sans imposer une conférence. On peut poser des actes, tenter de montrer l’exemple mais si l’on n’a pas le temps d’ancrer cela avec une discussion profonde, on peut craindre une moindre efficacité dans la transmission. C’est à la fois une question de quantité de temps mais également de qualité du temps partagé.

Avec l’éloignement et l’éclatement des familles, il manque les témoignages des oncles/tantes, grands-parents… qui faisaient partie des maillons de la chaîne de la transmission.

Monseigneur Rouet propose un texte de la bible : Le récit de Babel. (Genèse, Ch. 11, Versets 1-9)

NB : Dieu, dans ce texte, est un excellent transmetteur.

Au départ tous les hommes parlent la même langue, veulent la même chose, s’enferment dans une ville cercueil. Dieu leur transmet la diversité des langues pour qu’ils apprennent à se connaître, à aller l’un vers l’autre ; Il les disperse pour les laisser libres.

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